J’avais 22 ans. Il en avait le double.

Il était bien gentil, mais sans savoir pourquoi, je me suis méfiée de lui dès le début. Je n’arrêtais pas de me répéter : « Pourquoi tu ne lui fais pas confiance? Il est gentil, baisse ta garde ».

Il était gentil et généreux, il me faisait des cadeaux, m’apportait un café à tous les jours, me traitait comme une grande amie. Je me demandais parfois jusqu’à quel point c’était normal que mon patron me sourie tendrement en me pinçant une joue, qu’il me parle de ses problèmes personnels et de sa vie sexuelle.

À chaque fois qu’il agissait de manière déplacée, je commençais par figer et je ne savais plus trop comment agir. Je refusais d’admettre mon malaise : si j’étais intervenue, cela aurait jeté un froid et il aurait peut-être pensé du mal de moi.

Je ne pouvais pas supporter cette idée. Alors je lui trouvais des excuses et je normalisais ses agissements. Je préférais avoir l’air tellement cool et jouer à celle qui trouvait ça tout à fait normal. Autrement dit, je prenais le blâme pour quelque chose dont je n’étais pas du tout responsable.

Il me demandait souvent de rester avec lui après le travail pour discuter de tout et de rien. Pourquoi j’acceptais? Probablement parce qu’il insistait sur l’amitié entre collègues, et les autres filles étaient amies avec lui, alors si je refusais, c’était moi qui n’était pas normale.

Une fois, il s’est installé bien confortablement dans le backstore pour fumer une cigarette après l’autre. Il me regardait avec un sourire en coin, n’arrêtait plus de me complimenter et de me parler de ce qu’il avait ressenti la première fois qu’il m’avait vue. Je sentais que j’étais en train de me faire cruiser, et mon impression s’est confirmée quand il m’a dit : « Tu me fais un effet ».

Nous étions deux ou trois employées, et il agissait de la même manière avec les autres. Une fois, il a demandé à ma collègue, avec beaucoup d’insistance, d’aller s’asseoir sur ses genoux. Il a répété sa demande trois ou quatre fois au moins, en allant même jusqu’à argumenter : « Allez, je ne le dirai pas à ton chum »!

Il parlait souvent de sexe.

Presque à chaque fois qu’on se voyait. Une fois, il m’a dit :

« J’ai très envie de baiser. »

Sarcastique, je lui ai répondu : « C’est cool que tu m’en parles. » Il n’a pas relevé l’ironie. Il m’a regardée avec un sourire en coin en disant : « Ah oui? Comment ça? »

« Laisse donc faire. »

J’étais passée à deux doigts de lui dire de se taire avec ses inepties, mais un blocage m’empêchait de le faire. C’est excessivement difficile de s’affirmer devant une personne qui essaie d’abuser : nos repères explosent, par stress. On ne sait plus trop ce qui est bien ou pas, qui a raison ou tort, si on exagère. Ensuite, la poussière retombe et les choses nous paraissent évidentes, mais il est déjà trop tard.

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Il me textait ou m’appelait souvent, des fois pour parler, d’autres fois pour me demander d’aller le voir, ou pour me demander de travailler à la dernière minute. Pour rien, finalement. Au final, on se parlait à tous les jours. Mais ce n’était pas assez pour lui.

Monsieur insistait pour qu’on soit amis. Pour qu’on fasse des sorties, qu’on mange ensemble au restaurant, qu’on prenne un verre. Je me défilais à chaque fois en prétextant autre chose. Quand il m’avait embauchée, il avait dit : « Ici, on n’a pas de patron, juste un ami ». Je ne savais pas que c’était à prendre au pied de la lettre.

Pourtant, j’étais tout simplement incapable d’être ferme et claire avec lui. J’aurais dû lui dire : « Non, je ne veux pas qu’on fasse de sortie, je ne veux pas être ton amie. » Je crois que j’aurais perdu mon emploi, et honnêtement, ça aurait été un moindre mal.

Je sentais qu’il essayait de me piéger.

Mais son emprise ne fonctionnait pas, car je gardais volontairement un bras et une jambe de distance. Par exemple, en ne lui parlant presque pas. En refusant systématiquement toutes ses invitations. En restant très froide avec lui. Il en était très frustré et tentait de me le faire savoir de toutes les manières possibles.

Il me reprochait ma distance, ma méfiance. Un soir, il a même insisté pour que je reste avec lui au magasin après la fermeture pour m’offrir un coke et me faire un speech de trente minutes. À quel point il était déçu que je ne m’ouvre pas plus à lui, qu’il ne comprenait pas pourquoi je parlais autant avec mes collègues et pas avec lui. À quel point il tenait à m’inviter au restaurant. Il me faisait valoir qu’il était ami avec les autres employées alors pourquoi pas avec moi.

Qu’on y voie ici une leçon de vie : quand on s’acharne à obtenir quelque chose, on réussit seulement à avoir exactement le contraire.

Une fois, il m’a textée en catastrophe : il était complètement dévasté, c’était très grave, viens vite, etc. Alarmée, je me suis rendue au travail pour apprendre qu’une collègue lui avait volé de l’argent et des choses dans le magasin, il l’avait mise dehors, il ne ferait plus jamais confiance à personne, une chance que j’étais là, ma présence était tellement réconfortante et ainsi de suite. Il voulait que je reste avec lui, mais j’avais une bonne excuse : mes beaux-parents étaient en visite. Le lendemain, il m’a dit : « Hier soir, j’avais très envie que tu restes. Mais t’es partie. »

Plus les semaines passaient, plus son discours devenait intense : il croyait que j’allais rester avec lui toute la vie, qu’on allait s’ouvrir une autre boutique ensemble, il faisait plein de projets. Il semblait oublier que j’étais étudiante et que cet emploi-là n’était que temporaire dans ma vie.

Une nuit, j’ai rêvé que je me faisais violer par lui, complètement saoule, dans son lit. Je ne crois pas aux pseudo-sciences et aux trucs un peu ésotériques, mais quand je fais un « rêve prémonitoire » dans le genre, je sais que mon intuition m’envoie un signal d’alarme.

C’est pourquoi j’ai failli me jeter en bas de ma chaise quand, le lendemain, il m’a demandé si mon copain était encore en vacances en Gaspésie. J’ai répondu oui, et il m’a dit « ok, alors veux-tu venir coucher chez moi? » J’ai refusé. Il a insisté, m’a proposé de m’acheter de l’alcool, qu’il ne voulait pas être seul, qu’il avait très envie de boire un coup.

Intérieurement, je n’en revenais pas. C’était peut-être un pur hasard, mais d’une manière ou d’une autre, je sentais qu’il pourrait y avoir un vrai risque si je décidais de le suivre.

Après avoir insisté, insisté et insisté encore, il a fini par lâcher prise. La situation était devenue ridicule. Il connaissait tout de moi, mon horaire en dehors du travail, mes allées et venues, mes activités, tout. Je n’étais tout simplement plus capable d’endurer son attitude manipulatrice, perverse, réductrice, ses appels répétés, ses tentatives de s’imposer dans tous les aspects de ma vie. Il essayait de prendre possession de moi et je n’avais pas du tout l’intention de le laisser faire. Le lendemain, je lui ai rendu les clés, sans préavis.

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Author Anonyme

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