Je me rappelle la première fois que ça m’est arrivé.

Je suis chez elle, tard le soir, et ses parents sont absents. Elle vient de terminer une crise durant laquelle elle a hurlé des insultes à sa mère négligente et à son père trop protecteur. C’était une espèce de monologue de sa part et je jouais le rôle silencieux de la mère et du père, selon son envie. Elle a agité ses bras dans tous les sens et j’ai pu voir les marques récentes d’automutilation sur ses poignets. Lorsqu’elle m’a craché des injures à la figure, j’ai senti la forte odeur d’alcool dans son haleine.

J’avais eu le malheur de lui demander comment elle allait. Ça a déclenché le déluge.

Une demi-heure plus tard, elle s’arrête pour aller à la salle de bain. Je suis terrifié. Qu’est-ce que je viens de vivre ? Pourquoi elle a engueulé ses parents à travers moi ? Qu’est-ce que je fous ici ?

Je regarde la porte donnant vers l’extérieur. J’ai une envie pressante de fuir. Mais je me rappelle que, à mon arrivée, le système d’alarme a émis un « bip » strident pour indiquer que la porte était ouverte. Si je m’enfuis, je ne pourrais pas le faire avec discrétion. Elle m’entendrait fuir et Dieu sait ce qu’elle pourrait faire ensuite…

Je suis encore en délibération avec moi-même lorsqu’elle sort de la salle de bain, complètement nue. Elle m’embrasse et on couche ensemble.

Tout au long de l’acte sexuel, je suis dans un état de panique. J’essaie de me focaliser sur le plaisir, mais tout ce qui me vient en tête, c’est à quel point elle peut exploser de rage à tout moment. Je couche avec une bombe à retardement.

Lorsque c’est fini, je me sens mal. Je vis un mélange de honte et de dégoût. Je n’ai plus peur. Je suis apathique. Mon estomac est noué, je transpire abondamment, je tremble… Lorsque je suis de retour chez moi, je vais un peu mieux.

Le lendemain, un ami me demande comment ça s’est passé avec elle. Je lui réponds avec un sourire. Il me rend mon sourire, l’air complice.

J’avais 17 ans.

 

conscentement masculin

Durant les dix années suivantes, j’ai revécu cette scène plus souvent que je peux le comptabiliser. Les partenaires étaient différentes, les lieux étaient différents, les relations étaient différentes, les sensations étaient différentes… Mais le comportement demeurait le même : je ne voulais pas avoir de relation sexuelle avec ma partenaire et je le faisais quand même. Même si je n’ai jamais été attiré par cette fille. Même si celle-là me demande de lui faire des actes avec lesquels je ne suis pas à l’aise. Même si cette autre femme m’utilise et m’humilie pour son propre plaisir sadique. Même si une autre ne cherche que des conflits pour ensuite avoir des baises de réconciliation, encore et encore. Même si celle-là détruit son couple parce qu’elle n’est pas capable d’arrêter de baiser avec moi.

Lorsque je ne voulais pas baiser avec une femme, mon corps m’envoyait des messages que je m’empressais d’ignorer totalement. Il y avait comme une dissociation entre mon corps et mon esprit. Mon estomac se nouait et j’étais aux prises avec une forte fatigue avec de multiples bâillements, comme si j’avais été sous l’effet d’un tranquillisant. Lors de la relation sexuelle, ma motivation s’apparentait davantage à une job à accomplir plutôt qu’à un acte romantique d’une douceur infinie.

Malgré tout, j’accordais de la valeur à ce type de sexe et je ne voyais pas pourquoi je devais me remettre en question malgré toute cette souffrance diffuse et difficile à cerner. J’étais tout à fait en mesure de me convaincre, par le pouvoir du déni, que j’étais très bien dans cette sexualité malsaine.

Encore aujourd’hui, je n’arrive pas tout à fait à saisir les raisons qui m’ont poussé à faire ces actes que je ne voulais pas accomplir. Peut-être parce que j’ai été élevé (et renforcé) à croire qu’un homme doit être prêt pour le sexe, tout le temps, et que c’est la femme qui choisit son moment. Ou que, pour un homme, refuser du sexe équivaut à refuser d’être un vrai mâle. En combinant ces fausses croyances à une mauvaise capacité à s’affirmer, on obtient des résultats désastreux.

Je crois qu’il faut arrêter de banaliser ce genre de comportements. Même si ce n’est pas un viol comme dans les films, cette situation est profondément malsaine et provoque des conséquences : on risque de heurter ses partenaires et surtout soi-même. Au lieu d’entretenir des préjugés tenaces sur la sexualité masculine, pourquoi ne pas être à l’écoute de son corps et de son esprit, et se demander si, vraiment, on est bien avec cette relation sexuelle ?

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Author Anonyme

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